Victimes de la sécheresse, les peuplements d'épicéas du mont Beuvray sont voués à disparaître

17/10/2019

La sécheresse prolongée de l'été 2019 a accéléré les attaques d'un parasite, le scolyte, sur les peuplements forestiers d'épicéas du Site classé du mont Beuvray. 

Environ 40 hectares de parcelles d'épicéas font l'objet de coupes sanitaires rases cet automne, avec un impact fort sur le paysage du site. Symptôme du changement climatique, cette disparition brutale d'une essence qui avait été importée massivement voici un demi-siècle dans le Morvan pose de nouveaux défis à la gestion forestière du mont-Beuvray, dont l'ambition est de renforcer sa biodiversité et d'en faire une vitrine des paysages du Morvan.

Le massif du mont Beuvray est un vaste domaine forestier public d'environ 950 hectares qui est géré par Bibracte EPCC avec le concours de l'Office national des Forêts. Cette forêt est constituée pour moitié d'une hêtraie, essence qui trouve un terrain d'élection dans le Morvan et y pousse naturellement, et pour moitié de parcelles de résineux plantés depuis le milieu du XXe sur d'anciens terrains agricoles ou, plus souvent, à l'emplacement d'anciennes hêtraies. Ces résineux appartiennent à diverses essences, certaines régionales comme le sapin pectiné, d'autres issues de régions plus montagneuses de l'Europe (mélèze, épicéa), d'autres de régions bien plus lointaines, comme le Douglas issu de la côte nord-ouest de l'Amérique. Toutes ces essences ont été plantées pour leur intérêt sylvicole : pousse très rapide et bois de qualité.

Le gestionnaire forestier du Mont Beuvray s'efforce de préserver la valeur économique des boisements, tout en améliorant leur qualité paysagère et en enrichissant leur biodiversité. La gestion est soumise à la réglementation très stricte des sites classés qui impose une autorisation ministérielle pour toute exploitation qui déroge au document d'aménagement forestier et paysager, mais également à des exigences ou préconisations liées au document d'objectif (DOCOB) Natura 2000 et à la labellisation du massif au titre du Forest Stewardship Council (FSC), qui certifie une gestion forestière durable et respectueuse de l'environnement. L'objectif de la gestion forestière est de gommer la dichotomie entre peuplement de résineux et peuplements de feuillus en tendant vers des peuplements mixtes avec une grande variété d'essences. L'exploitation se fait en s'abstenant, dans toute la mesure du possible, de procéder à des coupes rases pour des raisons tant de qualité paysagère que de préservation des sols et de la biodiversité. On privilégie également la régénération naturelle de la forêt, la plantation de nouveaux arbres étant réduite aux cas où la régénération naturelle est insuffisante.

Les accidents météorologiques répétés, et notamment les fortes sécheresses estivales accompagnées de canicule, à l'instar des années 2003, 2018 et plus encore 2019, ont des conséquences sur un grand nombre d'essences présentes sur le site - comme dans l'ensemble du Morvan. On constate ainsi un dépérissement accéléré des très vieux hêtres qui contribuent à l'ambiance si particulière de la forêt du sommet du Beuvray. Pour minimiser les risques d'accidents, ces arbres remarquables font l'objet d'un suivi régulier par les spécialistes de l'ONF, qui préconisent au moment opportun des élagages, voire des abattages. Afin de pallier leur disparition progressive, une stratégie de remplacement et de régénération a été mise en place en 2018. Celle-ci consiste à créer des conditions favorables à l'installation de la régénération naturelle par placette, puis de repérer des arbres plus jeunes et plus vigoureux et à les accompagner dans leur développement afin qu'ils deviennent les arbres vénérables de demain.

Les peuplements de résineux sont également très affectés. Dès la fin des années 2000, on avait constaté le dessèchement des sapins de Vancouver qui étaient fort heureusement peu abondants dans le massif. Depuis 2016, c'est au tour des épicéas de dépérir. Cela se traduit par des attaques répétées d'un parasite, l'ips typographe, plus communément appelé scolyte, qui conduit au desséchement des arbres en quelques semaines. Ce sont d'ores et déjà près d'un quart des peuplements d'épicéa du mont Beuvray, soit 25 ha, qui ont été exploités pour motif sanitaire, pour un total de 6.000 m3 de bois. Grâce à la réactivité des services de l'Etat concernés, qui ont toujours instruit avec rapidité les autorisations de travaux en site classé, et de l'ONF, qui seconde Bibracte dans la gestion du massif forestier, les coupes ont permis jusqu'à présent de contenir la progression de l'épidémie en préservant les parcelles non touchées par l'insecte ravageur.

A l'issue de l'été particulièrement chaud et sec que nous avons connu en 2019, les attaques de scolytes se sont accélérées. On constate des attaques sur les 77 ha de peuplements d'épicéas encore présents sur le massif, et près de 40 ha sont totalement infectés, pour un total d'environ 12.000 m3 de bois qui sera fortement dévalorisé s'il n'est pas exploité très rapidement.

Le cas de la forêt du Beuvray n'est pas un phénomène isolé. Il affecte l'ensemble du Morvan, le massif du Jura et plus largement le Grand-Est. En Bourgogne-Franche-Comté, on estime à près de 300.000 m3 le volume d'épicéas touché par les scolytes. Cette crise sanitaire a d'ores et déjà conduit le Préfet de Région à prendre le 26 juillet dernier un arrêté prescrivant l'abattage et l'évacuation sans délais des arbres affectés par les atteintes de scolyte, cet arrêté ne dispensant pas Bibracte du respect des demandes d'autorisation de travaux en Site classé. Alors que cette instruction s'est faite de façon accélérée, par la saisie des commissions départementales de la nature, des sites et des paysages (CDNPS), l'ONF a organisé le démarrage des coupes rases sanitaires afin d'éviter la propagation des insectes ravageurs, de limiter la dégradation des bois, dont une forte proportion pourra être ainsi valorisée en région Bourgogne Franche Comté et contribuer au stockage de carbone pour des usages durables.

Les coupes rases qui s'avèrent nécessaires auront pour certaines un impact important sur le paysage. Par conséquent, la qualité de la régénération qui se fera à l'issue des coupes est d'une importance cruciale. Aussi, la réflexion est déjà engagée avec l'ensemble des partenaires concernés sur le devenir des parcelles laissées libres par ces coupes à caractère sanitaire. L'occurrence de deux années consécutives de grande sécheresse doublée de canicule oblige aussi à s'interroger sur l'évolution des pratiques sylvicoles, notamment en matière de régénération et de plantation. Tout en privilégiant la régénération spontanée, qui est la base du plan de gestion forestière du massif, il nous faut désormais tenir compte de la question délicate du bouleversement climatique. Ce sujet a déjà fait l'objet d'une réunion de travail en septembre dernier en présence des services de l'ONF, des DDT, de la DREAL, du CRPF et du Parc naturel régional du Morvan. Il y a consensus sur le fait que la diversification des essences sur une même parcelle est un moyen efficace de lutter contre le dépérissement de parcelles complètes. Le débat est en revanche ouvert quant à l'opportunité d'importer des essences nouvelles plus adaptées à la sécheresse ou d'aller chercher dans des forêts plus méridionales des plants appartenant à des espèces déjà présentes dans le Morvan mais pourvus d'un patrimoine génétique plus adapté aux nouvelles conditions climatiques.

Vis-à-vis du massif du Morvan, le mont Beuvray est en première ligne face aux changements climatiques de par sa situation géographique. A ce titre, il est un excellent baromètre pour anticiper les évolutions à venir à l'échelle du Morvan. Il s'agira, au cours des prochaines années, de concilier une exploitation forestière raisonnée et pérenne, les enjeux environnementaux et les attentes nombreuses et diverses des usagers de cette forêt pour que le mont Beuvray reste une vitrine des paysages du Morvan.