Un 17 mai.

17/05/2017

Naissance de Lucette Billard (1925)

Lucette Billard est née le 17 mai 1925 à Autun

Dès que l'Allemagne nazie a envahi la France, le 10 mai 1940, sa famille refuse de se soumettre au gouvernement de Vichy. La ville d'Autun est occupée et malgré ses 15 ans, Lucette, sensible et courageuse, servira d'agent de liaison entre l'usine de la mine des Thelots et le docteur Vieillard, le médecin qui soignait les mineurs.

Lucette lui apportait les carnets de santé des jeunes gens désignés pour partir en Allemagne dans les camps de travail obligatoire (STO). Le docteur Vieillard fournissait un arrêt de travail, ce qui permettait à l'intéressé une courte absence à l'usine et ainsi cette personne pouvait prendre le maquis.

Ensuite le docteur se fit plus discret, car il craignait des dénonciations et il demanda à Lucette de rester à la maison.

Mais ils furent dénoncés, bien que seuls ses parents fussent au courant. La famille était sous surveillance de la Gestapo car ils avaient hébergé et caché deux femmes juives, venant de Paris.

Dans la nuit du 15 août 1944, le café de ses parents à Autun fut cerné et Lucette fut arrêtée. Elle venait tout juste de commencer sa 18e année. Violemment battue durant l'interrogatoire, elle est ensuite jetée dans la salle de réception de la mairie où se trouvent une trentaine d'habitants de sa ville natale. Puis elle est acheminée vers les camps de déportés de Sarrebruck, Ravensbruck (matricule 62956)- Genshagen-Ludwigsfelde (matricule 7853) - Oranienburg - Sachsenhausen.

Lucette passera 9 mois dans cet enfer, avec qu'une grande quantité de femmes, prisonnières dans une usine qui produit des missiles V1, main d'œuvre gratuite, employée par des civils, collaborateurs du régime nazi. Nourries d'un peu de pain le matin et le soir, d'une soupe à midi, peu d'entres ces femmes resteront en vie.

Il est à noter que Lucette fut arrêtée le jour même du débarquement des alliés en Provence. Les alliés approchent mais l'évacuation des prisonniers des camps de travail ne se fera que le 21 avril 1945.

Lucette fait partie du groupe de prisonniers qui va faire 300 kilomètres à pied, encadrés par des SS. On appelle cette marche «la route de la mort ». La jeune femme se trouve parmi ceux qui rejoignent Parchim, non loin de Schwerin, près de la mer Baltique.

Elle marche sans chaussures, au départ. Puis un prisonnier, au péril de sa vie, lui en procure une paire. A l'arrivée, les prisonniers sont pris en charge par la Croix Rouge. Lucette ne pèse que 32 kilos et fera partie des prisonnières rapatriées vers Paris par avion militaire.

Elle ne reviendra dans sa ville natale que le 9 juin 1945, neuf mois après la libération d'Autun, les 8, 9 et 10 septembre 1944.

Lucette Billard rencontre le jeune soldat Jean Quignon affecté 2e Régiment des Dragons qui a participé à la libération de la ville. Ils ne pouvaient que se rapprocher. Lucette la résistante et Jean le soldat tombent amoureux. Ils se marient le 20 décembre 1946 et s'installent à Montgeron dans l'Essonne. Jean sera longtemps au service des citoyens de la commune en sa qualité d'élu local.

Lucette élèvera ses trois enfants, Bernard, Gérard et Jacques et écrira ses mémoires. Elle reviendra plusieurs fois à Autun pour présenter et dédicacer son ouvrage «Témoignage d'une déportée autunoise ». En 2009, à la Fête du Livre d'Autun, elle était accompagnée de son mari,  qui nous a quittés en 2010.

Durant toute sa vie, Madame Lucette Quignon Billard se consacrera à maintenir vivante la mémoire des soldats français, des résistants et des déportés. Elle ira témoigner devant des élèves, en lycées et collèges, parmi les étudiants des universités et lors de nombreuses conférences. Elle sera une femme-témoin, créatrice d'espoir et d'amour, leur laissant souvent une très jolie carte représentant la broche tricolore, qu'elle créa un jour en captivité.

Durant toute sa vie, sa devise fut : « Ni haine, ni oubli ».

Elle est décédée le 29 octobre 2016 à 91 ans.

LA RAFLE D'AUTUN

Racontée par Lucette QUIGNON BILLARD

« Cette nuit tragique du 15 août 1944, des Allemands en uniforme SS et des miliciens en civil traversèrent la salle du café en furie, sortirent dans la cour, montèrent chez nos voisins directement : ils avaient été bien renseignés. Ils redescendirent très vite avec mon petit voisin Georges Volatier. Menottes aux poignets, il était aussitôt embarqué. Il n'avait pas l'air d'avoir peur. Hélas, il ne savait pas ce qui l'attendait...

« Durant ce temps, les SS avec leurs mitraillettes menaçaient mes parents et se faisaient servir à boire. Après cela, ils quittèrent notre établissement, nous laissant tous désemparés ! J'étais alors en train de consoler la maman de Georges, lorsque vers 5 heures, ils revinrent. Cette fois c'était pour moi. Ils étaient aussi menaçants. Je dus m'habiller devant les SS, sous la menace de leur mitraillette. Ma mère, courageuse, se mit en travers pour me protéger du regard d'un homme. Ce dernier m'ordonna de prendre mon portefeuille posé sur la commode (il y avait dedans des papiers compromettants).

« Je sortis donc de chez moi, bien encadrée de deux SS, sous les yeux horrifiés de mes parents. (Aujourd'hui je mesure l'ampleur du désespoir de ceux-ci qui n'ont jamais eu de nouvelles, jusqu'à mon retour en juin 45). 

On me fit monter en hâte dans une traction avant, deux autres tractions nous suivaient. J'aurais eu bien du mal à m´échapper. Destination : l'Hôtel de Ville.

« Je montai les escaliers au pas de course, mitraillette dans le dos. Arrivée dans le hall, commença mon interrogatoire. Le milicien Grosjean, dit « Tintin » me tenait le bras pendant que le chef de la Gestapo Kruger m'assaillait de questions :

- Qui est Serge ?

- Je ne connais pas.

« J'avais bien quelques échos, par un ami résistant, mais je n'avais jamais eu de contact avec lui. C'est alors que brutalement, je reçus de violents coups de pieds, et Kruger m'ordonna de me « lever plus vite que ça », renouvelant ses coups de pieds (mais je signale en passant que ceci n'a rien à voir avec la torture qu'ont subi les résistants).

Tu vas voir comme on fait parler les gens, me dit-il...

« C'est alors que des SS sortirent de la salle des mariages, le traînant par les pieds, mon petit voisin Georges. Deux heures à peine s'étaient écoulées depuis son arrestation, deux heures avant moi, et voilà ce qu'ils avaient fait de lui : il était défiguré, son visage tuméfié, sa chemise blanche déchirée laissait apparaître des plaies ouvertes... Il ne pouvait plus dire un mot. Il me regarda, me tendit un simple papier et un prénom ! Ce nom, je le connaissais, c'était celui d'un de mes protégés.

Et Kruger, aussi menaçant :

- Qui est cet homme ? Que fait-il après son travail ? Quelles sont ses relations ?  Ses opinions politiques ou religieuses ?

« Je répondis négativement : alors continuèrent les gifles et les coups de poings, bousculée de telle façon que j'avais du mal à tenir debout, mais je ne ressentais aucune douleur, tant la surprise est grande dans ces moments-là. C'est alors que je vis Kruger s'armant d'un coup de poing américain. Je ne sais pas s'il avait l'intention de s'en servir sur moi, mais à ce moment, le milicien Grosjean qui me tenait toujours le bras, lui dit :

- Vas-y doucement.

Kruger s'arrêta net et me fit entrer (comme pour se débarrasser de moi) au pas de course dans la salle de réception. J'atterris sur un banc et dis « Ouf » en moi-même. Et là, surprise ! Je n'étais pas seule. Je me mis à compter les personnes assises sur les bancs, au fond de la salle : vingt-sept.

« Donc une trentaine de personnes avaient été arrêtées cette nuit-là : 15 août 1944, jour du débarquement en Provence. J'étais la dernière !

« Il y avait des Autunois, des gens des environ d'Autun, certains que je connaissais, d'autres pas, et deux femmes pour moi inconnues, mais avec qui je partagerai toute ma déportation. Ainsi, cette nuit-là, la Gestapo aidée de miliciens tels que Gressard et Grosjean, avait arrêté une trentaine de personnes. Parmi les hommes se trouvaient une dizaine d'Autunois, jeunes gens de 18 à 25 ans, que je connaissais, qui avaient eu tous des contacts avec une milicienne autunoise. Hélas sur ces dix jeunes gens, deux seulement sont revenus des camps de concentration ».

LA BROCHE TRICOLORE DE LUCETTE QUIGNON BILLARD

Voici le témoignage de Lucette :

« Venant du convoi du Camp de Ravensbruck, fin septembre 1944, nous avons été transférées -1200 femmes environ de toutes nationalités-, vers un kommando à Genshagen- Ludwigsfelde, au sud de Berlin- dans une usine d'armement, usine comme tant d'autres, transformée en véritable camp de concentration, entourée de fils de fer barbelés électrifiés, avec des miradors aux quatre coins de l'usine où les déportés, traités comme des esclaves servaient de main d'œuvre gratuite dirigée par des SS hommes et femmes.

« Ayant été affectée, seule Française, à la spécialité du fil de fer (drahtage) et travaillant tant bien que mal sur des pièces de moteurs d'avion, il me vint à l'idée de façonner quelques fleurs rassemblées en une broche, que je coloriais ensuite à l'aide d'un petit morceau de bois, en guise de pinceau, grâce à un peu de peinture que m'apportait furtivement de son lieu de travail, une camarade française, Lucienne Falières, affectée, elle, à la peinture. Nous étions au début de novembre 1944, les matières premières manquant à l'usine, le travail marchait au ralenti. Nous avions un peu de répit. Les surveillantes SS étaient moins attentives et se faisaient plus rares.

« Ma petite création se faisait clandestinement, cachant mon petit matériel: fil de fer et pince coupante, sous mon établi. Je fis peut-être une quinzaine de broches en quelques jours (sans faire de propagande, c'eût été trop dangereux) que je distribuai au fur et à mesure à des camarades qui travaillaient non loin de moi. Que je les trouvais belles ces petites fleurs tricolores au milieu de cet univers d'esclavage ! C'est ainsi que le matin du 11 novembre 1944, malgré le froid, la faim, la hantise et la peur, nous avons voulu honorer nos poilus de 14-18, quelques Françaises et Belges, en arborant sur nos oripeaux, une broche tricolore, avec beaucoup de fierté en nous-mêmes, mais aussi avec une certaine crainte !

« Durant un appel, une jeune Bretonne, Denise Le Flohic, avait accroché sa broche sur sa poitrine, mais une SS l'ayant remarquée lui arracha brutalement. Elle en resta stupéfaite !... Elle s'en souvient encore aujourd'hui. Une autre jeune Française, Micheline Le Calonnec, Bretonne elle aussi, traversait l'usine avec des fleurs dans les cheveux. Elle allait voir sa sœur Annette, sur son lieu de travail, c'est cette dernière qui me raconte encore aujourd'hui qu'elle tremblait de peur pour Micheline.

« Malgré la crainte que nous pouvions éprouver, agrafer nos « trois couleurs » devant nos bourreaux, c'était en somme une sorte de « revanche » pour nous toutes. Heureusement, il n'y eut aucune représaille, car très vite, nous les avons fait disparaitre, de peur d'être punies.

« Aujourd'hui, avec le recul du temps, je me souviens que durant ces quelques jours où je fabriquai ces fleurs tricolores, tout en songeant à mon père qui avait fait les quatre années de guerre 14-18, j'oubliai un peu la froidure de l'usine et les tiraillements de mon estomac !...

Née timidement dans un camp de concentration, cette broche tricolore a refleuri le 8 mai 1990, reliée à un barbelé par une personnalité locale en l'appelant la « FLEUR DE LA LIBERTÉ ». Elle est devenue un symbole, celui de notre liberté. Symbole lourd de souffrances, mais aussi d'espoir pour tous les déportés.