Un 15 août à Autun

15/08/2017

La Rafle d'Autun (1944) (Racontée par Madame Lucette Quignon-Billard, résistante et déportée)

« Cette nuit tragique du 15 août 1944, des Allemands en uniforme SS et des miliciens en civil traversèrent la salle du café de mes parents en furie, sortirent dans la cour, montèrent chez nos voisins directement : ils avaient été bien renseignés. Ils redescendirent très vite avec mon petit voisin Georges Volatier. Menottes aux poignets, il était aussitôt embarqué. Il n'avait pas l'air d'avoir peur. Hélas, il ne savait pas ce qui l'attendait...

« Durant ce temps, les SS avec leurs mitraillettes menaçaient mes parents et se faisaient servir à boire. Après cela, ils quittèrent notre établissement, nous laissant tous désemparés ! J'étais alors en train de consoler la maman de Georges, lorsque vers 5 heures, ils revinrent. Cette fois c'était pour moi. Ils étaient aussi menaçants. Je dus m'habiller devant les SS, sous la menace de leur mitraillette. Ma mère, courageuse, se mit en travers pour me protéger du regard d'un homme. Ce dernier m'ordonna de prendre mon portefeuille posé sur la commode (il y avait dedans des papiers compromettants).

« Je sortis donc de chez moi, bien encadrée de deux SS, sous les yeux horrifiés de mes parents. (Aujourd'hui, je mesure l'ampleur du désespoir de ceux-ci qui n'ont jamais eu de nouvelles, jusqu'à mon retour en juin 45). On me fit monter en hâte dans une traction avant, deux autres tractions nous suivaient. J'aurais eu bien du mal à m´échapper. Destination : l'Hôtel de Ville.

« Je montai les escaliers au pas de course, mitraillette dans le dos. Arrivée dans le hall, commença mon interrogatoire. Le milicien Grosjean, dit « Tintin » me tenait le bras pendant que le chef de la Gestapo « Kruger » m'assaillait de questions :

-Qui est Serge?

-Je ne connais pas.

« J'avais bien quelques échos, par un ami résistant, mais je n'avais jamais eu de contact avec Serge, chef de maquis. C'est alors que brutalement, je reçus de violents coups de pieds, et Kruger m'ordonna de me « lever plus vite que ça », renouvelant ses coups de pieds (mais je signale en passant que ceci n'a rien à voir avec la torture qu'ont subi les résistants).

Tu vas voir comme on fait parler les gens, me dit-il...

« C'est alors que des SS sortirent de la salle des mariages,  traînant par les pieds mon petit voisin Georges. Deux heures à peine s'étaient écoulées depuis son arrestation, deux heures avant moi, et voilà ce qu'ils avaient fait de lui : il était défiguré, son visage tuméfié, sa chemise blanche déchirée laissait apparaître des plaies ouvertes... Il ne pouvait plus dire un mot. Il me regarda, me tendit un simple papier et un prénom ! Ce nom je le connaissais, c'était celui d'un de mes protégés.

Et Kruger, aussi menaçant :

- Qui est cet homme ? Que fait-il après son travail ? Quelles sont ses relations ? Ses opinions politiques ou religieuses ?

« Je répondis négativement : alors continuèrent les gifles et les coups de poings, bousculée de telle façon que j'avais du mal à tenir debout, mais je ne ressentais aucune douleur, tant la surprise est grande dans ces moments-là. C'est alors que je vis Kruger s'armant d'un coup de poing américain. Je ne sais pas s'il avait l'intention de s'en servir sur moi, mais à ce moment, le milicien Grosjean qui me tenait toujours le bras, lui dit :

- Vas-y doucement.

« Kruger s'arrêta net et me fit entrer (comme pour se débarrasser de moi) au pas de course dans la salle de réception. J'atterris sur un banc et dis « Ouf » en moi-même. Et là, surprise ! Je n'étais pas seule. Je me mis à compter les personnes assises sur les bancs, au fond de la salle : vingt-sept.

« Donc une trentaine de personnes avaient été arrêtées cette nuit-là : 15 août 1944, jour du débarquement en Provence. J'étais la dernière !

« Il y avait des Autunois, des gens des environ d'Autun, certains que je connaissais, d'autres pas, et deux femmes pour moi inconnues, mais avec qui je partagerai toute ma déportation. Ainsi, cette nuit-là, la Gestapo aidée de miliciens tels que Gressard et Grosjean, avait arrêté une trentaine de personnes. Parmi les hommes se trouvaient une dizaine d'Autunois, jeunes gens de 18 à 25 ans, que je connaissais, qui avaient eu tous des contacts avec une milicienne autunoise. Hélas sur ces dix jeunes gens, deux seulement sont revenus des camps de concentration ».