Un 7 juin

07/06/2017

Parachutages sur Gueugnon (1944)

Nous reprenons ici, une série d'articles que nous avions publiés à la naissance de notre site d'informations, à l'été 2016. Nous les regroupons en un seul jet.

Parachutages en Val-d'Arroux au printemps 1944.

Premier volet: La sélection des terrains.

Afin d'approvisionner les maquisards en armes, ravitaillement en vêtements et divers matériaux, mais aussi afin d' acheminer des responsables militaires envoyés depuis Londres, des parachutages furent organisés à travers toute la France. En Morvan, le premier parachutage eut lieu dès 1942.

Comment sélectionnait-on un terrain propice à ces largages ?

Dans chaque Maquis, un chef d'équipes appelé Chef de terrain avait pour devoir de chercher un lieu et de constituer une équipe de ramassage. Celle-ci comprenait entre 10 et 20 hommes et était nommée "Comité de réception". Le terrain choisi devait être rectangulaire, long de 400 mètres et large de 300 mètres au minimum. Il ne devait pas être trop accidenté, ni trop broussailleux. Et puis, il se situait impérativement en lisière d'une forêt. En effet, il fallait pouvoir dissimuler l'équipe de ramassage durant l'attente de l'avion et ensuite, il fallait y cacher les containers et les hommes parachutés avant leur évacuation. Il fallait aussi important que ce terrain ne soit pas situé près d'un village ou d'une route à grande circulation.

Une fois le lieu sélectionné, le Chef de terrain le signalait à un Chef Départemental qui établissait avec précision ses coordonnées géographiques et les faisait parvenir à Londres. Depuis l'Angleterre, un avion de reconnaissance venait photographier le terrain et ses environs.

Si le terrain présentait toutes les garanties nécessaires, on lui attribuait alors un nom de code, une lettre-code et deux messages personnels que recevait le chef de terrain.

Les terrains du Val d'Arroux.

Ainsi le long de l'Arroux, divers terrains furent choisis en vue de parachutages. Le terrain des environs de Gueugnon, au lieu-dit Soulcy, sur la route de Toulon, reçut le nom de "Métacarpe", la lettre A et deux phrases: "La règle n'est pas juste" et " Michel aura son cadeau". 

Le terrain de Vendenesse-sur-Arroux reçut le nom de "Astérie", la lettre R et les phrases "Il portait des allumettes" et "Voilà une belle fantasia". 

Le terrain de la région parodienne reçut le nom de "Tirelire", la lettre R également et les phrases "Figaro se sert de lames Gillette" et "Méphisto fera son entrée". 

Le terrain de Rigny, au lieu-dit Les Baux, avait pour message: "Notre espoir est en vous".

Second volet: Le parachutage du 7 juin à Gueugnon. (première partie)

Plusieurs largages avaient déjà été effectués en ce printemps 44 dans le département. Ainsi le 1er avril, les messages attendus et diffusés sur l'antenne française de la B.B.C., avaient alertés les maquisards locaux. Dans la nuit, 3 avions parachutèrent 2 tonnes d'armement et 1 tonne de vêtements pour le Maquis d'Uxeau. Quinze hommes composaient l'équipe de ramassage.

Au lendemain du débarquement des Alliés en Normandie, les responsables départementaux de la S.A.P. (Section Atterrissages et Parachutages) basés à Saint-Gengoux-le-National, sont à leur tour alertés par un message diffusé à 13 H. 30. Pourtant, personne ne s'attendait à une opération en cette période de pleine lune. Or, à l'émission de 19 H. 30, le speaker de la B.B.C. répéta le même message, confirmant l'imminence de l'opération.

Et quelques instants après, ils virent arriver une dame élégante qui se disait mandatée pour récupérer leur patron: "Charles Henri". Pour cela, il fallait qu'ils la conduisent à Gueugnon. Venue de Lyon en taxi, cette femme répondant au nom de code de "Jannick" (Geneviève Fassin) insista devant l'incrédulité des responsables S.A.P. et leur affirma que plusieurs hauts représentants de l'état-major des F.F.C. feraient partie du largage.

Robert Guyon, chef du groupe accompagné d'un chauffeur et de la fameuse "Jannick" se mirent en route vers 21 H. sans savoir ce qui les attendrait une fois sur place. On savait simplement qu'un nommé Thevenet les recevrait au terrain "Métacarpe". En route, ils récupérèrent Marcel Boucassot, maquisard responsable d'une section locale.

Pierre Thevenet, maréchal-ferrand à Montceau-les-Mines, côtoyait la Résistance gueugnonnaise car il s'était réfugié dans sa belle-famille, les Jury, qui habitaient à Rigny-sur-Arroux. Participant à plusieurs actions audacieuses, c'est lui qui devait servir de guide aux responsables de la S.A.P. et dès qu'il avait entendu le message codé de la B.B.C., il était parti avec son camarade Goyard en direction du lieu prévu pour la réception du matériel.

Lorsque la voiture de Jannick arriva à Gueugnon, les rues étaient désertes, couvre-feu oblige ! Les occupants du véhicule s'arrêtèrent au hasard à l'Hôtel des Voyageurs, afin d'avoir des renseignements sur ce fameux Thevenet et sur l' itinéraire à suivre. La personne qui les reçut, très méfiante, ne leur donna pas grand chose. Ils se dirigèrent donc le long d'une route qui les conduisit devant la barrière d'un pré, à la lueur de leurs phares camouflés. Une cabane en bois et quelques chevaux se trouvaient là. Le groupe pénétra dans le pré et n'eut pas à attendre longtemps. Déjà, le vrombissement d'un avion se fit entendre.

Troisième volet: Le parachutage du 7 juin à Gueugnon. (seconde partie)

Aussitôt après avoir entendu le bruit d'un avion qui s'approchait, le groupe de résistants se déploya sur le terrain. "Jannick" s'était équipée d'un appareil émetteur-récepteur et les hommes allumèrent des lampes afin de mettre en place le balisage du lieu de réception du largage. Robert Guyon, à l'aide d'une lampe blanche émit, en morse la lettre A, pour confirmer qu'il s'agissait bien du terrain "Métacarpe". Mais dans la nuit, personne ne remarqua la proximité de l'Arroux, pas plus que la présence d'une ligne à haute tension ! Très vite, la cargaison fut larguée. 

Les parachutes descendirent silencieusement, une dizaine au total. Mais ceux-ci s'éparpillèrent dans tout le secteur. Après un moment, les nouveaux arrivants se signalèrent à l'aide de signaux lumineux. Au même instant, deux silhouettes apparurent à l'entrée du pré. L'un des deux personnages dit: "Je suis Thevenet !" Les responsables S.A.P. s'étaient trompés de terrain ! Il s'avéra même, par la suite qu'ils étaient à quelques encablures d'un cantonnement allemand ! Prévenu de l'arrivée des maquisards par la patronne de l'Hôtel des Voyageurs, Thevenet s'était d'abord précipité en direction du vrai terrain "Métacarpe", mais apercevant au loin la lente descente des parachutes un peu plus loin de là, il se dirigea avec Goyard vers le lieu de l'atterrissage.

Connaissant parfaitement la région, les deux nouveaux arrivants récupérèrent au plus vite 4 agents tombés de l'autre côté de l'Arroux. Pendant ce temps le groupe de "Jannick" s'occupait de "Charles-Henri", le patron de la S.A.P. Thevenet rassembla tout ce petit monde à la ferme Chaussin, au hameau de Soulcy.

Parmi les parachutés, il y avait:

- Maurice Bourgès-Maunoury, "Polygone", Délégué Militaire National,

- Le Colonel Paul Rivière, "Charles-Henri", patron des Sections Atterrissages et Parachutages.

- le Commandant Rosenthal, "Cantinier", Délégué auprès des Maquis du Vercors,

- le Colonel Américain Ball, "Niveau".

Ayant évité de justesse l'un des pylônes de la ligne électrique à haute tension, Bourgès-Maunoury souffrait d'une foulure à la cheville.

Au lever du jour, il fallut récupérer le matériel camouflé ainsi que quelques parachutistes avec colis et containers. Des documents importants et de l'argent indispensable au fonctionnement des réseaux étant tombés dans la rivière, Les frères Chaussin mirent leur barque à l'eau et aidèrent le commando à tout retrouver. Cette famille, parents et enfants avait pris de gros risques dans cette aventure.

La voiture de "Jannick" conduite par un certain Barral put repartir, très chargée avec à son bord Bourgès, Ball, Boucassot, et Rivière, direction Lyon.

Thevenet, Guyon et Rosenthal se dirigèrent vers Saint-Gengoux avec une autre voiture. Après ce parachutage, Thevenet avait demandé à Goyard et à ses camarades de planquer le matériel en lieu sûr.

Quatrième volet: Que sont-ils devenus ?

Quelques jours après le parachutage à Gueugnon (7 juin) , les responsables de la S.A.P. furent informés que le matériel resté aux mains de Thévenet pour équiper son secteur, avait été détruit dans un incendie. Ils pensèrent alors que la ferme Chaussin avait brûlé. Mais dans l'urgence des évênements de la période, ils ne cherchèrent pas à en savoir plus. Puis ils furent embarqués, dès la libération dans d'autres aventures.

Les années passèrent et ce n'est qu'en 1979, sur l'insistance de Jannick, qu' ils reprirent contact avec les Chaussin, cette famille qui avait pris de tels risques en les logeant chez eux à un moment difficile.

Au cours d'un voyage amical effectué avec leurs épouses, Marcel Boucassot et Robert Guyon, accompagnés de Goyard et René Fléchard (ex-patron du Maquis de Saint-Bonnet-de-Joux), ont retrouvé les lieux. En fait, ils apprirent que le matériel parachuté n'avait pas été entreposé dans la ferme, mais dans une dépendance d'un château voisin (Château de la Fourrier) qui brûla. Les causes de l'incendie restent inconnues.

Mais que sont devenus tous les protagonistes de cet événement ?

Pierre Thevenet:

Le 17 juillet 1944, au cours d'une mission avec 3 autres Résistants, sur la route qui rejoint Palinges à Paray, au lieu-dit Digoine, il s'arrêta dans un café pour consulter une carte routière, afin de vérifier son itinéraire. C'est à ce moment que les Allemands arrivèrent. La voiture du commando contenant des éléments ne laissant aucun doute sur leur appartenance aux FFI, le combat s'engagea immédiatement. Les Résistants sautèrent par une fenêtre du bistrot et se dirigèrent vers la Bourbince. Dans sa fuite, Pierre Thevenet fut mortellement touché. André Bregaud reçut une balle dans la tête alors qu'il traversait la rivière. Les deux autres maquisards réussirent à s'échapper. La tenancière du café fut également exécutée.

Paul Rivière:

Avec "Jannick", (Geneviève Fassin,« Galvani bis », « Sénateur ») - qui fut son adjointe pendant toute la période de la S.A.P. et deviendra son épouse après la libération -, ainsi qu'avec Jacques Chaban-Delmas, Maurice Bourgès-Maunoury et quelques autres, il participe à la création de l'Amicale des Réseaux Action de la France Combattante, association qui avait pour but l'entraide des anciens officiers d'action et la liquidation des réseaux, jusqu'à la dissolution de celle-ci, en 2002. Il rentre dans l'armée en 1947 avec le grade de lieutenant-colonel, qu'il conservera pendant toute sa carrière militaire ! Tout d'abord inspecteur des armées en métropole, il est envoyé pour deux ans en Indochine en 1953, à Constance en Allemagne pour l'année 1955 puis environ six mois en Algérie en 1956. De décembre 1956 à la fin de 1959, il est nommé attaché militaire au Japon. À son retour, il prend les fonctions de responsable de la Sécurité Militaire en Algérie. En 1962, il se présente aux élections législatives dans son département d'origine. Il restera député de la 6e circonscription de la Loire jusqu'en 1978 et maire de son village natal, Montagny, jusqu'en 1983. Pendant la même période, il siège au Conseil de l'Europe. Paul Rivière est décédé le 16 décembre 1998 à Lyon.

Jean Rosenthal :

En août 1944, sous sa direction, les maquisards de Haute-Savoie libèrent le département. Le 19 août, il reçoit la capitulation des forces allemandes commandées par le colonel Meyer. En octobre, Jean Rosenthal est muté à la Direction Générale des Etudes et Recherches (DGER) à Paris puis il se porte volontaire pour servir en Extrême-Orient. En avril 45, il rejoint Calcutta où il prépare les parachutages et obtient de brillants résultats. Il rentre à Paris en mars 1946. Il reprend son métier de négociant en pierres précieuses. Il sera président du CRIF et de l'Association Unifiée des Juifs de France. Jean Rosenthal est décédé le 2 août 1993 à Garches.

Maurice Bourgès-Maunoury :

Après la libération de Lyon, alors qu'il tente de rejoindre Paris pour rendre compte de la situation au Général Koenig, il est blessé par balles à Montceau-les-Mines, par les tirs d'une colonne allemande. D'abord transporté moribond à l'hôpital du Creusot, il sera transféré à Lyon. Echappant de peu à l'amputation, il est décoré sur son lit d'hôpital de la Croix de la Libération par le Général de Gaulle.

Il sera tour à tour :

-sous-chef d'Etat-Major

- commissaire de la République à Bordeaux

- député de Haute-Garonne

- secrétaire-d'état au budget (1947), puis secrétaire d'état à la Guerre

- ministre des Travaux Publics puis Secrétaire d'Etat à la présidence du conseil

- ministre adjoint de la Défense Nationale, puis ministre de l'armement.

- ministre des Finances (1953) de l'Industrie (1954), des Forces Armées (1955), de l'Intérieur (1955-56), ministre de la Défense Nationale (1956-57)

- Président du Conseil puis ministre de l'Intérieur (1958)

Il rejoint ensuite le groupe de la Banque Rivaud, Il est décédé à Paris le 10 février 1993

Chez les Chaussin, Lucien devint Conseiller Municipal de Gueugnon. L'un de ses fils fit partie de l'équipe vedette du FCG.